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« Mes vêtements contre tes aliments » : avec l’inflation, la nourriture devient une monnaie d’échange
À Rennes comme ailleurs, de nombreux groupes Facebook remettent le troc au goût du jour. Chaque internaute laisse libre cours à l’échange, avec l’interdiction de parler d’argent. Produits d’hygiène, habillements… C’est pourtant la demande de denrées alimentaires qui pint le plus souvent, pour des raisons écologiques, mais aussi économiques. Témoignages.
« Troc vêtements garçon 6 ans contre alimentaire », a proposé en mai 2023 Valérie, vendeuse en boulangerie sur le groupe Facebook privé « Troc éco-responsable Zéro Déchet Rennes ». Comme elle, de nombreux particuliers ont recours au troc alimentaire sur les réseaux sociaux. Une pratique encouragée par un refus du gaspillage, mais accentuée par l’inflation, qui a contraint bon nombre de Français à changer leurs habitudes de consommation et à revoir leurs priorités.
« Une personne aura toujours besoin de manger »
À Rennes, comme ailleurs, de nombreux groupes en ligne remettent le troc au goût du jour. Devant les produits d’hygiène et l’habillement, c’est la demande de denrées alimentaires qui pint le plus souvent. L’échange ne nécessite pas de transaction financière puisque « les transferts d’argent ne sont pas les bienvenus sur le groupe », rappelle d’emblée Manon Lavaut, 35 ans, restauratrice de livres en Ille-et-Vilaine et administratrice depuis 2019 du groupe rennais de troc éco-responsable.
Muriel, une mère de famille, a rejoint ce groupe Facebook en 2020. Depuis cette date, elle contribue activement à sa vie en y publiant régulièrement des annonces : le 20 septembre 2023, elle recherchait un livre pour sa fille contre un « gâteau maison ». La veille, elle proposait « deux leggings 6 ans contre bonbons ou jus de fruits ». Et les semaines précédentes, des jouets pour enfants contre de l’« alimentaire (jus de fruits, gâteaux, bonbons ) et tickets resto… »
« Le problème du troc, c’est la valeur qu’on attribue aux objets », rappelle Manon Lavaut, qui considère la nourriture comme le moyen le plus pratique d’échanger ou de recevoir un produit proposé au troc sur le groupe : « Une personne aura toujours besoin de manger ! Comme on est très écolo et qu’on consomme de manière consciente, on a peu de besoins matériels et donc moins de produits ou de cochonneries à troquer ! » Une valeur intrinsèque à ce groupe.
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« Le troc de nourriture est devenu un gros problème »
L’administratrice le rappelle, ce groupe Facebook dont elle a la charge est issu du groupe « Zéro déchet Rennes », créé en 2017 et comptant près de 11 000 membres à ce jour. « Au début, on était entre personnes type écolo ++ […] mais le groupe a commencé à prendre de l’importance en 2020, en s’ouvrant à d’autres publics qui n’étaient forcément sensibles à l’écologie ni au zéro déchet et qui troquaient davantage pour des raisons économiques », relate-t-elle. En conséquence, le troc de nourriture est rapidement devenu en interne un « gros problème ».
L’ancienne modératrice du groupe s’en souvient : « On avait de plus en plus de demandes de nourriture. C’était principalement des mères de famille qui demandaient des goûters, des jus de fruit et des compotes pour enfants, et des produits de base : du lait, des pâtes, de la farine, du sucre. » Forcément, en rappelant les règles du groupe, Manon Lavant a vu les « conflits » s’accumuler : « On nous disait que tout le monde n’avait pas forcément de jardin ou de légumes à proposer… Et on a perdu beaucoup de membres à cause de la nourriture. »
Après un sondage lancé en 2021, la décision a donc été prise de créer ce second groupe : « Troc éco-responsable Zéro Déchet Rennes », dédié à l’échange d’objets et de denrées alimentaires. Fort de ses 5 500 membres, dont 87 % de femmes, 12 % d’hommes et 1 % autre, à Rennes mais aussi en périphérie, celui-ci rencontre un joli succès avec près de 70 publications en moyenne par mois.
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« Une dimension écologique, donc anticapitaliste »
La règle numéro trois du groupe est la suivante : « Ce qui différencie ce groupe de troc des autres, c’est son côté écologique et principalement sa lutte contre les déchets ! Il est donc interdit de faire des demandes de type « compotes en gourde » ou » biscuits industriels » qui sont évidemment extrêmement polluants. » « On garde ainsi une dimension écologique, donc anticapitaliste », assure Manon Lavant, en précisant que son équipe n’est pas contre « l’échange de nourriture, mais seulement quand ça nécessite de faire un achat pour ça ». À ses yeux, cela s’apparente à une « vente dissimulée de produits », qui ne « respectent pas toujours l’environnement ».
Sur le groupe, les échanges vont bon train. Fin septembre, Ty Fenn, membre depuis 2019, a proposé une perforatrice et une étiqueteuse contre de l’alimentaire « végétarien ». Danuta, elle, souhaitait de l’alimentation « sans gluten et sans lactose » contre des bougies et des produits de beauté. Quant à Nat, c’était une poêle, un dictionnaire et deux oreillers à mémoire de forme qu’elle a voulu échanger contre du « bio non périssable » : quelques bocaux de raviolis, des légumes et des œufs.
À la recherche d’un meuble télé, d’un canapé et d’un micro-ondes après son emménagement, Laurine a proposé en retour le mois dernier « des confitures maison bio, des œufs, et des fruits et légumes du jardin ». Avec 13 commentaires reçus, le troc a vraisemblablement abouti. Enfin, en février, Géraldine a proposé un échange de « chèques vacances » contre des « chèques Cadhoc ou bien des tickets resto ». Manon Lavant le sait : « On a conscience que les gens ne respectent pas toujours les règles, mais on essaye de faire preuve d’un peu de souplesse ! »
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« Faire des économies non pécuniaires »
Dans la région rennaise, un autre groupe Facebook d’entraide et de troc a vu le jour en 2017 : « À charge de revanche ». À la tête de cette communauté, Tristan Gouaillier, 36 ans, intermittent du spectacle breton et ancien membre du groupe « Zéro déchet ». S’il n’a jamais aimé « jeter des trucs », il confesse toutefois avoir arrêté car il en avait « trop » accumulé. Chez lui aussi, on retrouve cette pensée « écologique, anticapitaliste et solidaire » mais son groupe demeure avant tout « libertaire » : « Ici, les gens font comme ils veulent mais surtout comme ils peuvent ! »
Dans son groupe, le troc alimentaire a toujours existé. L’administrateur ne saurait dire si tous ces échanges ont un lien avec l’appauvrissement du pouvoir d’achat mais l’objectif reste le même : « Faire des économies non pécuniaires en les proposant au troc, et avec pour principe de ne pas jeter des choses que l’on juge futiles mais qui pourraient servir à d’autres ! » Avec plus de 12 300 membres, dont 67 % de femmes, 32 % d’hommes, et 1 % autre, son groupe privé a lui aussi rencontré un vrai succès, en affichant même plus de 900 publications en septembre dernier.
Ce mercredi 11 octobre, Zazou, membre depuis juin 2023, a ainsi proposé un matelas gonflable contre de l’alimentaire « longue conservation ». Deborah, elle, une imprimante qui ne lui sert « strictement à rien » contre des produits « style pâté, riz ». Même offre pour Zoé, en recherche d’alimentaire « sec ». Quant à Fred, il a proposé quelques jours plus tôt une « conduite neuve de hotte en inox », en échange de produits « sains ». Romain, enfin, a mis à disposition une litière pour chat contre des produits « pour le p’ti déj, barres de céréales, jus multi, bananes… ». Les membres proposent puis s’arrangent entre eux, tient à faire savoir Tristan Gouaillier : « S’ils veulent s’échanger des cookies industriels, ça les regarde, moi je ne m’occupe pas de ça ! »
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« On préférera ici les trocs aux dons »
Pour certains internautes, en situation de grande précarité, la nourriture reste encore un besoin, plus qu’un moyen : « Urgent, je cherche un colis alimentaire pour deux adultes et trois enfants… », a ainsi écrit un membre anonyme, en précisant qu’il supprimerait sa publication si celle-ci dérangeait. Nombreux sont ceux à lui avoir proposé de l’aide, à l’image de l’administrateur qui avait jugé en commentaire la lecture de ce type d’annonce « insupportable » et l’avait financièrement aidé.
La solidarité et la bienveillance font partie intégrante des valeurs du groupe et il arrive aussi que certains internautes choisissent de donner sans rien attendre en retour. C’est le cas de Tara, qui a proposé le 16 septembre dernier deux barquettes de lasagnes Super U, après une erreur du drive en sa faveur. Très intéressée, Stéphanie a finalement dû laisser sa place à Vanessa, la première arrivée et donc première servie. Le second produit a lui été donné à un « papa solo », au nom de la parité.
« On préférera ici les trocs aux dons », rappelle toutefois, mais régulièrement à ses membres, Tristan Gouaillier, sur ce groupe Facebook. Et pour les internautes qui n’ont besoin de rien, qui sont en panne d’idées ou bien déjà rassasiez, il leur suggère de troquer « contre une bière du coin, des légumes du jardin, un paquet de pâtes, une blague carambar, un sourire, un poème… ».